Exposition Architectures intérieures

Publié le 17 août 2017 dans Actualités

Exposition Architectures Intérieures
Avec
Simon Boudvin, Frédéric Dumond, Sara Favriau, Frédéric Khodja, Konrad Loder, Matthieu Pilaud, Hugues Retif, Yann Rocher, Antoine Schmitt et Mengzhi Zheng
Artistes commissaires Sophie Pouille et Norbert Godon

Du 05 Novembre au 17 Décembre 2017
Vernissage le Samedi 04 Novembre à 18h30

 

Trouvant ses fondements dans l’antiquité, la métaphore qui associe structures psychologiques et architecturales conduit par jeu de miroir à décrire les soubassements de la personnalité comme ceux d’un édifice ou d’une ville entière et inversement, à lire la structure d’un bâtiment ou d’une cité à travers les modèles de la psychanalyse ou les apports de la psychiatrie.

L’exposition Architectures intérieures se propose de remonter aux premières strates de cette histoire pour éprouver la solidité d’une métaphore qui a fait de l’association entre architecture et psychanalyse un lieu commun. Elle cherche ainsi faire ressortir l’empreinte des archétypes sur lesquels cette association d’idées s’est construite pour mieux envisager sa vitalité.

Dans cette perspective, l’exposition amène objets d’art et d’architecture à se côtoyer, situant le propos dans les interstices. La question des architectures intérieures est ainsi abordée sous les angles les plus éclatés et les plus complémentaires possibles, se présentant sous l’aspect d’un désordre organisé de fragments, structure propre à créer des zones de frictions, de désirs, autrement dit de rencontre.

L’architecture, l’urbanisme, la sociologie, la psychanalyse ou la psychiatrie se trouveront ainsi convoqués au même endroit pour donner de chacun des objets en présence une lecture multiple, changeant selon le point de vue adopté. Les cloisons entre les disciplines n’en resteront pas moins posées, pour ce qu’elles permettent justement le contact : la coupure, la limite, la frontière étant par définition nécessaire à l’échange.

Envisageant les fondements historiques de la métaphore à travers ses résurgences dans la culture contemporaine, l’exposition remonte aux ars memoriae de l’antiquité. Cette pratique, relevant de l’art rhétorique, supposait l’invention de villes mentales afin de structurer la mémoire. On pouvait alors y déambuler pour suivre à volonté le cheminement d’un discours ou d’une réflexion. Les plans de ces édifices imaginaires, formées sur le modèle des cités que les orateurs fréquentaient au quotidien, en constituaient comme autant de répliques immatérielles, déformées par le souvenir de chacun.

Les vestiges de telles pratiques concoururent au Moyen-âge à l’édification de la morale religieuse sous forme de constructions monumentales. A l’échelle de la cathédrale, ou de la ville qui s’organisait autour d’elle, les parcours architecturaux pouvaient s’agencer en véritables chemins de foi. Les espaces symboliques traversés par le croyant pour consolider son âme et pouvoir l’élever en évitant les chemins torturés de la déperdition, furent matériellement incarnés par les édifices religieux et sans doute projetés par les hommes sur tout leur environnement. La concordance entre espaces physiques et symboliques trouvera avec l’apogée du monothéisme sa dimension morale.

De l’architecture renaissante à l’architecture révolutionnaire en passant par les utopies classiques façonnées à l’esprit des Lumières, l’application des figures de la géométrie euclidienne aux édifices devait incarner publiquement le règne de la raison. Les modèles de la grille, du carré, du cercle, de l’étoile et de toutes autres figures symétriques, constituaient des symboles unificateurs à même de représenter l’ordre promis par la rationalisation des structures sociales et des passions humaines. Avec l’éradication de toutes les fantaisies décoratives et autres boursoufflures issues de l’imagination, les monuments publics, et les villes qui s’y conformaient, devaient imposer d’un bloc, l’image de l’ordre moral qu’impliquait la raison toute puissante. Il s’agissait d’édifier le peuple.

La grille deviendra ensuite le modèle de prédilection de l’ère industrielle. Présidant dès la renaissance à l’organisation des colonies dans le nouveau monde, elle imposait déjà le vouloir de l’envahisseur dans le paysage. Si pour les missionnaires d’alors, elle traduisait l’inflexibilité du père éternel, pour les citadins du dix-neuvième siècle elle retranscrivait celle du paternalisme étatique ou privé. Signifiant aussi l’urgence de bâtir dans un contexte conflictuel, la grille constituait la solution la plus rapide pour répondre aux problèmes de surpopulation. Au moyen de deux axes perpendiculaires dont le croisement se répétait à l’infini, les conflits étaient endigués et la population, soigneusement cadrée, ne pouvait que se tenir à carreau. Paradoxalement, ce sont dans ces espaces, conçus comme on concevait autrefois les cimetières, que se forment le plus de pathologies mentales.

Cloisonnant la ville suivant une typologie précise d’activités afin de viser l’efficacité en matière de productivité, le modèle du plan en damier, dont l’exemple avait déjà été apporté au cinquième siècle avant notre ère par la rénovation du port d’Athènes, continue à faire loi tout au long du vingtième. A la lumière des recherches psychanalytiques, ce modèle trouvera alors des contempteurs qui, pour dénoncer ses effets néfastes sur la santé mentale des habitants, voient dans son système de cloisonnement l’image analytique du père castrateur et dans son rythme répétitif à l’excès, la mise en œuvre des pulsions de mort symptomatiques de la névrose obsessionnelle étendue à l’échelle de toute une société.

Développant la dialectique du dedans et du dehors, de l’ensemble et du particulier, de la concentration et de l’étalement, la métaphore architecturale permet de lire les relations humaines telles qu’elles s’écrivent dans l’espace, d’identifier les valeurs qui la cimentent ou les failles qui la menacent d’un effondrement plus ou moins imminent.

Parallèlement, avec la découverte de l’inconscient et l’idée émergente que l’individu n’est pas fait d’une pièce, que le sujet est en lui-même divisé, éclaté en plusieurs instances qui ne communiquent pas, ce sont les métaphores architecturales cette fois qui sont réinvesties pour décrire la structure de la psyché. Edifices fracturés et architectures impossibles deviennent alors des images communément invoquées pour tenter de décrire les fondements de la vie psychique ordinaire comme les troubles psychiatriques les plus aigus.

Dès la deuxième moitié du vingtième siècle, la psychanalyse cherche ainsi à décrire la structure du sujet au moyen de schémas conceptuels qui s’agencent à la manière de volumes construits sur les bases de la topologie. L’architecture constitue ici un simple modèle, une manière pratique de manipuler des notions difficilement saisissables. Elle ne cherche en aucun cas à sédimenter la dynamique de la vie intérieure dans une théorie rigide, en la figeant dans une image. Au-delà de la métaphore, il s’agit de voir en quoi la question centrale de l’architecture rejoint celle de la construction du sujet : pris dans une relation entre le dedans et le dehors, l’individu comme le bâtiment se structurent autour du vide, du trou. En quoi l’habitat fait-il sens contre le réel, tout contre le réel, en posant un mur pour préserver l’intime de l’autre, le familier de l’inquiétant.

Au même moment, des psychiatres mettent à l’épreuve les rapports qui peuvent s’établir entre l’état mental de leurs patients et la disposition des espaces au sein de leurs hôpitaux. Comparant les structures d’un asile avec ses patients, à celles d’une ville avec ses habitants, les conclusions de leurs expériences s’avèrent riches d’enseignements pour l’urbanisme. L’articulation des espaces habités articule la vie sociale qui à son tour, permet d’articuler l’identité de chacun. En rétablissant les liens de cette chaîne signifiante, la psychothérapie institutionnelle remettra en cause le bien fondé des cloisons sans ouverture, qui séparent aussi bien les espaces physiques que les disciplines et les fonctions sociales des individus. Ces cloisons, posées pour évacuer les conflits, évacuent en même temps toute possibilité de rencontre et fabriquent de l’angoisse.

Le désordre urbain, le chaos visuel, la confusion des activités, l’absence de hiérarchisation entre les espaces, avaient beau être condamnés par les bâtisseurs d’utopies classiques ou les moralistes de l’ère industrielle comme source de déséquilibre mental ; c’est dans l’entremêlement des espaces et des fonctions que la rencontre est rendue possible et que la ville fait sens, articulant des zones de désirs et de conflits nécessaires.

La ville inscrit dans l’espace une histoire. Les habitudes, les valeurs et les fantasmes des hommes qui y vivaient s’y lisent. Elle est comme une trace fossilisée des relations qui les animaient. Aussi, la structure d’une ville qui se forme en partant simultanément de plusieurs endroits et ne cesse de se modifier au cours du temps, s’oppose à la structure rigide, projetée d’un seul tenant à partir d’un seul point décisionnel dans un cadre préalablement défini. La structure de la ville, comme celle du sujet, n’est pas une chose fixe, elle se déploie selon un mouvement vital qui la modifie en permanence.

L’exposition Architectures intérieures propose ainsi de donner corps à ces lectures qui entreprennent d’associer constructions architecturales et psychiques pour favoriser les glissements du matériel au conceptuel. En ce sens, elle s’attachera à rendre palpables les limites de l’abstraction intellectuelle, soulignant à quel point notre rapport au monde sensible et les dispositions même de notre corps déterminent nos modes de pensée. En quoi le fait de disposer de deux mains pour saisir, déplacer et assembler les choses qui nous entourent, détermine notre manière d’organiser nos pensées pour échafauder des théories.

De manière plus générale, l’exposition portera donc sur la manière dont les volumes construits peuvent être invoqués jusque dans les discours pour faire image, facilitant la compréhension de rapports logiques complexes ou de phénomènes difficiles à appréhender. Car l’expérience de la déambulation dans un espace construit nous est familière, elle constitue toujours une voie d’accès pour évoluer dans l’espace des idées. Dès qu’il s’agit de mettre en relation des concepts, de construire un raisonnement ou d’en retracer le cheminement, le vocabulaire de l’architecture s’impose tout naturellement. En tentant de donner corps aux métaphores architecturales, les objets qui cohabitent dans cette exposition invitent ainsi à toucher ce qui relève de l’insaisissable.

Dossier de presse

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En partenariat avec l’Association formeselementaires.com

© Sophie Pouille & Norbert Godon

Fortification post-traumatique, Norbert Godon 2016 Photograhie : ®Damien ARLETTAZ